Juliette

Prince des amphores
Paroles: Frank Giroud
Musique: Juliette Noureddine



De toute éternité, l'univers a compté
Plus de suce-goulots qu'il n'y a d'honnêtes gens,
Plus d'ivrognes que de dames de charité,
Plus de fesse-tonneaux que de chênes pensants.

Tout buveur se doit donc de leur porter un ban.
Que ces maîtres aient pour nom Bacchus ou Rabelais,
Haddock ou Bukowski, Boris Eltsine ou Pan,
Odin ou Dyonisos ou ce bon vieux Noé

Mais tous ces baronnets, quelle que soit leur descente,
Quels que soient leur mérite et leur gloire non feinte,
Ne peuvent, même s'ils sont sur la bonne pente,
Revendiquer le titre de roi des torche-pintes

Car au-dessus d'eux tous, je suis bien le plus grand,
Seigneur des beuveries à rouler sous les bancs,
Bourré comme un cimetière,
Rond comme un baptistère,
Je suis ivre mort,
Le prince des amphores.
Les hommes
Me nomment
Dieu le père.

C'est d'ailleurs, je l'avoue, cet aimable penchant
Qui vaut à votre globe cet air un peu bancal.
Je l'ai sculpté bien rond, pourtant, j'en suis conscient,
Pas tout à fait d'aplomb du Néfoud au Bengale.

Là, un typhon fripon vient chatouiller vos côtes
Et rase une cité d'un petit coup de lame.
Ailleurs, soudain, la Terre, façon vieille cocotte,
Se craquelle et avale cinquante ou cent mille âmes.

On me reproche aussi quelques volcans qui grondent
Ou l'eau qui noie la Chine et boude le Sahel,
Bévues bien excusables puisqu'en créant le Monde,
Je n'en étais pas à mon premier hydromel.

Ça fait déjà longtemps, bien avant la Genèse,
Que je me prends des cuites à rouler sous les chaises,
Noir comme une soutane
Et chargé comme un âne,
Je suis ivre mort,
Le prince des amphores.
Les hommes
Me nomment
Dieu le Père.

Même mon grand chef-d'oeuvre, l'humaine mécanique,
Peut paraître victime de ce travers divin
A qui s'attarde sur un lépreux trisomique,
Un cul-de-jatte sourd ou un aveugle nain

Et même un corps bien fait, du moins en apparence,
Voyez comme il finit après trois tours de piste,
Tremblote, couenne flasque et méninges en partance,
En attendant que l'âme joue les séparatistes.

J'en entends plus d'un qui crie au travail bâclé.
Pourtant, j'ai réfléchi en créant cette vie,
Mais quand j'ai bricolé l'homme en mon atelier,
J'avais légèrement forcé sur l'ambroisie.

Titubant, imprécis et vautré dans ma gloire,
Empereur des muflées à rouler sous l'armoire,
Raide comme ma justice,
Vidant tous les calices,
Je suis ivre mort,
Le prince des amphores.
Les hommes
Me nomment
Dieu le Père.

Le ciel fumait encore de ces vapeurs d'alcool
Lorsque j'ai décidé d'usiner vos humeurs.
Dans ma douce euphorie, j'en ai sorti de drôles
Tel l'amour qu'on loue tant et pourtant dont on meurt,

Les pulsions qui animent tous ces docteurs ès deuils,
Conscience vert-de-gris, crâne et cerveau rasés,
Riant de voir saigner un frère ou un chevreuil,
Tous ceux que font frémir l'odeur de la curée

Et, dans le même élan de ma patte inspirée,
Je vous ai envoyé le marchand de canons,
Le grippe-sou repu ignorant l'affamé,
Le tyran qui fait taire la voix qui lui crie Non

Et c'est également de mon divin képi
Que j'ai sorti l'orgueil, l'envie, la lâcheté,
La bêtise, l'arrogance, la peur, la jalousie,
La colère, l'envie, la haine, la vanité

Mais le pire de tout, ineffable largesse,
Dernier raffinement, j'ai suggéré aux hommes
L'envie de croire en moi et, le temps d'une messe,
De boire à ma santé en criant te deum.